Vous l’avez entendue des dizaines de fois sans jamais chercher son nom. Dans une bande-annonce, dans une publicité, à l’entrée des joueurs sur un terrain de foot, dans un télé-crochet au moment du verdict. Vingt secondes de chœur et de timbales qui préviennent qu’il va se passer quelque chose de grave. Ce morceau s’appelle O Fortuna, il ouvre Carmina Burana, et il ne dit pas du tout ce qu’on lui fait dire. Les 17 et 18 octobre, le Colisée de Roubaix donne l’œuvre entière, celle dont ces vingt secondes ne sont que la porte d’entrée.
Un manuscrit retrouvé dans une abbaye bavaroise
En 1803, la sécularisation des biens religieux en Bavière disperse les bibliothèques des monastères. Dans celle de l’abbaye de Benediktbeuern, au pied des Alpes, on exhume un recueil copié vers 1230. Plus de deux cent cinquante textes, en latin, en moyen haut-allemand, avec des passages en ancien français.
Leurs auteurs n’ont pas signé. On les appelle les goliards : clercs sans paroisse, étudiants qui passent d’une ville universitaire à l’autre, et qui écrivent sur ce qui occupe les étudiants de tous les siècles. Le retour du printemps, les filles, le vin, les dés, l’argent qui manque, les autorités dont on se moque à voix basse. En 1847, le bibliothécaire Johann Andreas Schmeller en publie la première édition imprimée et lui donne son titre : Carmina Burana, les chants de Beuern.
Le recueil reste une curiosité d’érudits pendant près d’un siècle. En 1934, Carl Orff, compositeur munichois de trente-neuf ans, tombe sur cette édition. Il y prélève vingt-quatre poèmes, sans comprendre le moyen haut-allemand ni chercher à restituer une musique médiévale dont personne, à l’époque, ne connaît la notation. Il écrit la sienne : rythmique, martelée, sans développement thématique, faite pour être comprise à la première écoute.
Ce que raconte vraiment le texte
O Fortuna s’adresse à la Fortune, que le poème appelle impératrice du monde. Il la compare à la lune, qui gonfle et décroît sans prévenir, et à une roue qui tourne. La santé, la force, les biens, tout dépend de ce tirage au sort permanent, et le narrateur finit par inviter les autres à pleurer avec lui.
C’est une plainte d’étudiants sur le hasard qui décide de tout. Le cinéma en a fait une musique de bataille et les stades une musique d’entrée, alors que le poème dit une chose beaucoup moins martiale : personne ne maîtrise rien, ni les puissants ni les autres.
L’image de la roue n’est pas décorative. La rota fortunae est l’une des grandes obsessions du Moyen Âge, et le manuscrit s’ouvre justement sur son enluminure : quatre personnages accrochés à une roue, celui qui monte, celui qui règne au sommet, celui qui bascule, celui qui gît en bas. Orff a construit sa musique là-dessus. Le motif tourne, revient, s’emballe, et les neuf dernières mesures basculent du mineur au majeur, comme la roue qui repart pour un tour.
Et le reste de l’œuvre, que presque personne n’a écouté
O Fortuna ouvre la cantate. Il la referme aussi : c’est le vingt-cinquième et dernier mouvement, identique au premier. Entre les deux, il se passe une heure dont le grand public n’a aucune idée.
Il y a le printemps qui revient et les rondes sur la prairie. Il y a une longue séquence de taverne, où l’on boit, où l’on joue, où l’on chante à tue-tête, et dont le sommet comique est un cygne rôti qui se lamente sur son propre sort depuis le plat où il est servi. Il y a une partie amoureuse, franchement sensuelle, qui monte jusqu’à un cri de soprano dans l’aigu. On est plus près de la fête d’étudiants que du requiem.
C’est le grand malentendu de cette œuvre : le monde entier connaît sa première minute, qui est la plus sombre, et ignore les cinquante-cinq suivantes, qui sont un éloge du printemps et de la bière.
Une création en 1937, et ce qu’on en sait
Carmina Burana est créée le 8 juin 1937 à l’Opéra de Francfort, sous la direction de Bertil Wetzelsberger. Orff est si convaincu du résultat qu’il écrit à son éditeur une phrase restée célèbre : tout ce qu’il a composé avant, on peut le mettre au pilon.
L’œuvre naît dans l’Allemagne nazie, et cela fait partie de son histoire. La critique officielle du régime s’en méfie d’abord, à cause du latin, de l’érotisme des textes et d’une écriture jugée trop rudimentaire. Le public, lui, adopte la pièce, qui devient l’une des plus jouées du pays. Orff est resté en Allemagne pendant toute la période, et les historiens continuent de débattre de son attitude sous le régime, sans conclusion partagée. Après 1945, l’œuvre passe les frontières et entre au répertoire international dans les années 1960.
De la salle de concert au spot publicitaire
Le basculement vers la culture populaire tient à deux images. Les publicités Old Spice de la fin des années 1970, d’abord, qui accolent ce chœur à un homme, une vague et un aftershave. La bande-annonce d’Excalibur, de John Boorman, ensuite, en 1981, qui déroule le morceau en entier sur la légende arthurienne.
Tout le reste a suivi. Les agences y ont trouvé le raccourci parfait pour dire « ce que vous allez voir est immense », et l’ont utilisé pour vendre à peu près n’importe quoi. Le rap s’en est emparé, Nas en tête à la fin des années 1990. Les stades l’ont adopté pour l’entrée des équipes. En 2009, un classement de la BBC le plaçait en tête des morceaux classiques les plus entendus par les Britanniques, ce qui n’a rien d’un paradoxe : on l’entend surtout sans l’écouter.
À Roubaix, deux cent quatre-vingts artistes et un monde de jeu vidéo
La production accueillie au Colisée n’est pas un concert symphonique en habit noir. Le Chœur de l’Université Catholique de Lille fête ses vingt-cinq ans et a choisi d’en faire une création scénique, sous la direction artistique de Clément Violini.
Sur le plateau et dans la salle : cent vingt choristes en scène, quatre-vingts installés aux balcons, l’Orchestre Symphonique Européen et ses soixante musiciens dirigés par Pierre-Yves Gronier, vingt danseurs et comédiens du Campus Créatif, la soprano Sarah Charles et le ténor Leopold Gilloots Laforge. Deux cent quatre-vingts artistes en tout, et un son qui vient de partout, y compris de derrière le public.
Le parti pris scénique déplace l’œuvre dans un univers de jeu vidéo. Des jeunes adultes basculent dans un monde de niveaux et d’épreuves qui met en scène ce qu’ils traversent aujourd’hui : la pression et l’isolement. La roue de Fortune du XIIIᵉ siècle y devient une mécanique de jeu, et la transposition tombe juste.
Il y a une jolie boucle dans cette affaire. Ces poèmes ont été écrits par des étudiants qui se plaignaient d’un destin sur lequel ils n’avaient pas prise. Ils seront chantés à Roubaix par des étudiants qui parlent exactement de la même chose, huit siècles plus tard.
Carmina Burana est à voir au Colisée de Roubaix le samedi 17 octobre 2026 à 20 h et le dimanche 18 octobre à 15 h. Le spectacle dure 1 h 50 avec entracte, et les places sont ici : réservez vos places pour Carmina Burana.